Une femme douce, De Sergei Loznitsa, Il est des douleurs qu’il faut s’infliger, des piqures de rappel absolument nécessaires


Une femme douce
De Sergei Loznitsa
Il est des douleurs qu’il faut s’infliger, des piqures de rappel absolument nécessaires. Le film Une femme douce, réalisé par Sergei Loznitsa avec Vasilina Makovtseva, en est une. Aldous Huxley, au début du XXème siècle, nous prédisait le temps des utopies réalisables et réalisées, le film Une femme douce nous montre, lui, l’univers d’après. L’utopie en état de coma dépassé. L’ambiance de ce film n’est pas très éloignée de celle du Procès de Kafka, mais le monde qui se présente sous nos yeux n’a, hélas, rien d’imaginaire, même si l’onirisme vient souligner, dans le film, l’absurdité et le caractère impitoyable du système concentrationnaire qu’est devenue la Russie d’après l’URSS. Un peuple entier qui dort, qui se berce de vieux slogans ou de vieilles chansons patriotes, un individualisme forcené dans un pays où il est vital de se soumettre aux normes et d’obéir aux injonctions, sans chercher à comprendre.
Certains seraient tentés de dire que nos « Droits de l’homme » sont un mythe, qu’il faudrait remettre en cause, certes, rien n’est sacré, tout peut se dire et être contesté, mais le film Une femme douce montre fort bien ce que devient une société où les droits de l’individu sont bafoués, où la personne n’est plus personne, où il est donné à chacun le choix d’obéir au système, ou de périr, puis de disparaître, dissous dans des cuves d’acide.
Le film montre bien tout un peuple dégénéré, gangrené par l’alcoolisme et hanté par les vieux mythes de la Russie éternelle, qui aurait pour but et pour mission de « sauver le monde », alors que la misère sociale est omniprésente, que les vieux moteurs des autobus bondés et des voitures de police toussotent, à l’agonie. Le film donne une présence sensuelle à la tyrannie, les bruits sont là, dans leur absurdité, les grincements des fourgons cellulaires, le glissement du train sur les rails, le passage de vitesse des vieilles Volga. Les chansons patriotes et révolutionnaires, à la fois bucoliques et guerrières ponctuent le film, comme autant de rêveries surfaites et préfabriquées.
Ce qu’il montre surtout avec la plus grande des forces, c’est qu’il y a aujourd’hui en Russie (mais cela pourrait s’étendre à toutes ces « démocratures » qui nous entourent et que nous pourrions très vite devenir), deux pouvoirs : celui de l’uniforme et celui de la mafia, l’un et l’autre se partageant le sale boulot qui consiste à anéantir toute velléité de contestation ou d’opposition. Mais si le système perdure, s’il peut se survivre, c’est que la population est endormie, ses anxiolytiques s’appellent vodka, drogues, cigarette et prostituées. Avoir du fric, seul horizon de ceux qui en sont à ce point dépourvus.
L’héroïne de ce film, magnifique et dérisoire, vit comme en un au-delà, elle ne boit pas, ne fume pas, ne sourit jamais, une sorte de Candide butée qui va jusqu’au bout de sa quête. Poignant et terrible.
(et j’ai justement pensé à Sylvain Sanesti et à ce qu’il disait hier des Droits de l’homme en voyant ce film)


Hannah Bloom
septembre 20, 2017

Mon fils apprend le russe, et discute avec de jeunes russes sur le net, fiers et amoureux de leur pays, je vais lui faire lire cette critique et lui demander si cela concorde avec l’image qu’il a de la Russie d’aujourd’hui.

Sylvain Sanesti
septembre 20, 2017

Merci pour le clin d’œil !
Malheureusement, le respect des Droits de l’homme ne semble pas suffisant pour garantir une société libre. En particulier dans nos sociétés modernes, il est relativement aisé de manipuler l’opinion, sans que l’on ait jamais b…

    Alain Nouvel
    septembre 20, 2017

    Tout à fait de ton avis, Sylvain… C’est d’ailleurs ce qu’il se passe également en Russie comme ici. Je me rappelle toujours (et je la cite souvent) cette phrase, prononcée par une Chinoise, il y a plus de 30 ans de cela : « Votre propagande est plus c…

    Sylvain Sanesti
    septembre 20, 2017

    J’ai une hypothèse là-dessus. Dans les pays autoritaires, la propagande est centralisée, il y a un groupe de gens qui tirent les ficelles et organisent généralement le système.
    Dans la société libérale d’Occident, le système est auto-émergent. Il n’y a…

    Alain Nouvel
    septembre 20, 2017

    D’accord avec ton hypothèse. C’est plus pernicieux mais moins délirant. Je veux dire que ce genre de propagande à un caractère plus réaliste.

Alain Nouvel
septembre 20, 2017

Tout à fait de ton avis, Sylvain… C’est d’ailleurs ce qu’il se passe également en Russie comme ici. Je me rappelle toujours (et je la cite souvent) cette phrase, prononcée par une Chinoise, il y a plus de 30 ans de cela : « Votre propagande est plus c…

Sylvain Sanesti
septembre 20, 2017

J’ai une hypothèse là-dessus. Dans les pays autoritaires, la propagande est centralisée, il y a un groupe de gens qui tirent les ficelles et organisent généralement le système.
Dans la société libérale d’Occident, le système est auto-émergent. Il n’y a…

Alain Nouvel
septembre 20, 2017

D’accord avec ton hypothèse. C’est plus pernicieux mais moins délirant. Je veux dire que ce genre de propagande à un caractère plus réaliste.

Marcel Michel
septembre 20, 2017

« un individualisme forcené dans un pays » ; « où la personne n’est plus personne, où il est donné à chacun le choix d’obéir au système, ou de périr, puis de disparaître » ; euh très honnêtement l’économie libérale et le libéralisme ne produisent pas autre chose, sauf qu’ils le font insidieusement et sans violence physique, mais à travers une considérable violence sociale.

    Marcel Michel
    septembre 20, 2017

    En fait à bien y réfléchir, il y a « violence physique », mais, celle-ci est indirecte : faute d’emploi et de moyens financiers surgissent invariablement l’impossibilité de se nourrir, de se soigner, de se vêtir, de se loger.

    Hannah Bloom
    septembre 20, 2017

    Oui, et en même temps il ne faut pas jeter le bébé (la démocratie) avec l’eau (sale) du bain (le libéralisme).

    Marcel Michel
    septembre 20, 2017

    Hannah, j’hésite entre ploutocratie et démocratie. Un mélange des deux sans doute. La liberté est un leurre.

    Hannah Bloom
    septembre 20, 2017

    Préférerais-tu vivre en Russie ou en Corée du Nord ? certes non 🙂 Notre démocratie est à améliorer, la ploutocratie à combattre, mais ici nul ne nous fera disparaître pour nos idées ou nos votes.

    Alain Nouvel
    septembre 20, 2017

    La liberté n’est pas tout à fait un leurre. J’ai vécu en Chine où elle n’existe pas. Et là j’ai compris la distance entre démocratie et tyrannie.

    Marcel Michel
    septembre 20, 2017

    J’avais écrit il y a quelques années un texte sur la liberté. Il faudrait que je remette la main dessus.

    Sylvain Sanesti
    septembre 20, 2017

    Alain a raison, il y a une échelle de la tyrannie, et nous ne sommes certainement pas au niveau de la Chine (même si, la Chine n’est plus tout à fait la même que lorsque tu y vivais, n’est-ce pas ?).

    Marcel Michel
    septembre 20, 2017

    Je n’ai dis à aucun moment que nous étions à comparer avec la Chine et la Corée du Nord, mais, la liberté au sens où nous l’entendons communément n’est pas possible dans nos sociétés, sauf à vivre en sauvage hors de toutes contingences (un choix que certains font d’ailleurs).

    Alain Nouvel
    septembre 20, 2017

    Oui et non. Depuis Qi Jin Pin, le régime est redevenu plus dur pour la liberté d’expression. Les médias sont muselés. Ce qui est sûr (et Marcel Michel de ce point de vue a raison) c’est qu’un peuple de gueux n’est plus que populace manipulable et e…

    Marcel Michel
    septembre 20, 2017

    Ni les macronistes qui sont en train de faire passer les salariés (la transformation s’était déjà en partie opérée), d’un statut de subordination à un statut d’inféodation. 🙂

    Alain Nouvel
    septembre 20, 2017

    Quant à la liberté, qu’entendons-nous par ce grand mot ? La société est là juste pour la rendre possible. À nous, ensuite, de la rendre effective ou pas.

    Marcel Michel
    septembre 20, 2017

    « La vraie liberté est de pouvoir toute chose sur soi ! » – Michel De Montaigne
    Ce propos est juste. Dès lors, que vous êtes en position de sujétion, que vous devez vous plier à des contingences, des nécessités vous n’êtes plus libre au sens commun.

Marcel Michel
septembre 20, 2017

En fait à bien y réfléchir, il y a « violence physique », mais, celle-ci est indirecte : faute d’emploi et de moyens financiers surgissent invariablement l’impossibilité de se nourrir, de se soigner, de se vêtir, de se loger.

Hannah Bloom
septembre 20, 2017

Oui, et en même temps il ne faut pas jeter le bébé (la démocratie) avec l’eau (sale) du bain (le libéralisme).

Marcel Michel
septembre 20, 2017

Hannah, j’hésite entre ploutocratie et démocratie. Un mélange des deux sans doute. La liberté est un leurre.

Hannah Bloom
septembre 20, 2017

Préférerais-tu vivre en Russie ou en Corée du Nord ? certes non 🙂 Notre démocratie est à améliorer, la ploutocratie à combattre, mais ici nul ne nous fera disparaître pour nos idées ou nos votes.

Alain Nouvel
septembre 20, 2017

La liberté n’est pas tout à fait un leurre. J’ai vécu en Chine où elle n’existe pas. Et là j’ai compris la distance entre démocratie et tyrannie.

Marcel Michel
septembre 20, 2017

J’avais écrit il y a quelques années un texte sur la liberté. Il faudrait que je remette la main dessus.

Sylvain Sanesti
septembre 20, 2017

Alain a raison, il y a une échelle de la tyrannie, et nous ne sommes certainement pas au niveau de la Chine (même si, la Chine n’est plus tout à fait la même que lorsque tu y vivais, n’est-ce pas ?).

Marcel Michel
septembre 20, 2017

Je n’ai dis à aucun moment que nous étions à comparer avec la Chine et la Corée du Nord, mais, la liberté au sens où nous l’entendons communément n’est pas possible dans nos sociétés, sauf à vivre en sauvage hors de toutes contingences (un choix que certains font d’ailleurs).

Alain Nouvel
septembre 20, 2017

Oui et non. Depuis Qi Jin Pin, le régime est redevenu plus dur pour la liberté d’expression. Les médias sont muselés. Ce qui est sûr (et Marcel Michel de ce point de vue a raison) c’est qu’un peuple de gueux n’est plus que populace manipulable et e…

Marcel Michel
septembre 20, 2017

Ni les macronistes qui sont en train de faire passer les salariés (la transformation s’était déjà en partie opérée), d’un statut de subordination à un statut d’inféodation. 🙂

Alain Nouvel
septembre 20, 2017

Quant à la liberté, qu’entendons-nous par ce grand mot ? La société est là juste pour la rendre possible. À nous, ensuite, de la rendre effective ou pas.

Marcel Michel
septembre 20, 2017

« La vraie liberté est de pouvoir toute chose sur soi ! » – Michel De Montaigne
Ce propos est juste. Dès lors, que vous êtes en position de sujétion, que vous devez vous plier à des contingences, des nécessités vous n’êtes plus libre au sens commun.

Marie Dominique Luciani
septembre 20, 2017

ça a l’air très intéressant !!

    Stupor Mundi
    septembre 20, 2017

    Alain…Il faut vraiment que tu lises  » la fin de l’Homme rouge » pour te faire une idée plus juste…j’avais très envie moi aussi de voir ce film, mais certainement pas avec un jugement si…lapidaire 😉 il est certain cependant que « ces nouveaux russes » émergeant du chaos de cet « homo sovieticus » n’ont que peu à voir avec leurs aînés…discussion à creuser. J’en côtoie. Ils/elles ne sont pas comme ici, décrits. …

Stupor Mundi
septembre 20, 2017

Alain…Il faut vraiment que tu lises  » la fin de l’Homme rouge » pour te faire une idée plus juste…j’avais très envie moi aussi de voir ce film, mais certainement pas avec un jugement si…lapidaire 😉 il est certain cependant que « ces nouveaux russes » émergeant du chaos de cet « homo sovieticus » n’ont que peu à voir avec leurs aînés…discussion à creuser. J’en côtoie. Ils/elles ne sont pas comme ici, décrits. …